dimanche 13 janvier 2019

La danse du Congo

Martin Fayulu et Félix Tshisekedi
Il y a quelques jours, j’ai reçu un texto de ma sœur m’interrogeant sur la proclamation du vainqueur au scrutin présidentiel au Congo. Je lui réponds que c’est Félix Tshisekedi qui a été déclaré gagnant « provisoire ». 

Surprise, et ne connaissant pas trop l’héritier de feu Étienne Tshisekedi, elle me demande alors si cela est une bonne nouvelle pour le pays, s’il fera du bon travail ou si on va se débarrasser de lui. Je lui réplique qu’en fait, c’est beaucoup plus complexe que ça... 

Tshisekedi fils est élu président, mais le chef d’État sortant, Joseph Kabila, a verrouillé le système de l’état. Ainsi, Félix Tshisekedi n’aura pas les pleins pouvoirs, du moins au début de son exercice.

De plus, les résultats sont remis en cause par la puissante Église catholique et contestés par le principal challenger Martin Fayulu. Ma sœur m’arrête, en me disant qu’elle n’y comprend rien à la politique congolaise.

Cela m’a fait rire, et m’a fait réaliser une fois de plus que la politique congolaise est une danse étourdissante.  Les élections au Congo sont un jeu d’échecs en trois dimensions.

Tout porte à croire que Joseph Kabila a organisé ses propres élections. Parce que rien ne pourrait expliquer cette attitude lunatique du peuple : il aurait vivement voté un opposant à la tête du pays, mais majoritairement choisi le pouvoir en place aux législatives.

Kabila est un fin stratège, il a misé sur deux maux congolais : l’égocentrisme et le tribalisme refoulé. Il a réussi à diviser l’opposition, et à faire renaître ce démon qu’est l’appartenance clanique, que le président Mobutu avait pourtant mâtée d’une main de maître.

Jusqu’ici, la RDC a été un modèle exemplaire du vivre ensemble, et pas seulement pour l’Afrique, mais au niveau international. Il n’y a pas beaucoup d’endroits au monde où plus de 400 ethnies cohabitent en paix en utilisant une lingua franca issue d’un groupe parmi eux.

Ce bel héritage est menacé par la passion que suscite la dernière élection. D’une contestation légitime des résultats, certains invitent désormais l’appartenance tribale au débat. Cet aveuglement derrière « son candidat », désoriente le citoyen sur les vrais enjeux, qui dépassent de très loin les simples personnes que sont Félix Tshisekedi et Martin Fayulu.

L’intelligentsia au service du gouvernement congolais a mis le peuple devant un traquenard : soit les Congolais s’affrontent entre eux pour installer leur président, soit ils font appel à la puissance de feu occidentale, qui ne bouge que pour ses propres intérêts, toujours incompatibles avec ceux de ledit peuple.

Ainsi, plusieurs compatriotes croient que le dilemme se trouve entre Fayulu et Tshisekedi. Cela renvoie à cette belle formule que tenait un des candidats malheureux à la présidentielle, Alain Shekomba, en disant : « à force d’avoir personnalisé le problème à Joseph Kabila, nous voulons personnaliser la solution ».

Ce que tout Congolais doit savoir est que leur élection intéresse au plus haut point les puissants de ce monde. C’est que le changement du code minier sans délai a piqué aux vif les multinationales et leurs gouvernements. En effet, le nouveau code minier appliqué en été 2018 a quintuplé la taxe sur les « matériaux stratégiques » que les multinationales doivent payer à l’état congolais. Par un décret, le premier ministre Bruno Tshibala a fait accepter le cobalt, élément indispensable pour les voitures électriques, à la liste de ces matériaux stratégiques.

Mécontentes, les multinationales ont intensifié le lobbying, en plus de rencontrer personnellement le président Kabila pendant plusieurs heures, sans toutefois réussir à faire changer d’un iota la décision du gouvernement.  Depuis sa taxe de 2% datant de 2002, la nouvelle taxe du code minier est désormais de 10%, sans compter plusieurs autres exigences nettement plus rigides. 

Ainsi, le problème de Kabila aujourd’hui, c’est qu’il est maintenant autant impopulaire chez les décideurs occidentaux qu’il l’est chez les Congolais. Le Congolais qui vit avec moins de 2$ US par jour n’a pas senti une seconde les retombées de cette hausse des redevances du nouveau code minier. La corruption ayant raflé sa commission bien avant qu’une partie puisse tomber dans l’assiette du citoyen. De l’aveu même du chef de l’état sortant, 85% de l’économie congolaise serait informelle.

Cette crise postélectorale est donc l’alibi rêvé pour les multinationales afin de régler leurs comptes avec le pouvoir congolais. Le zèle avec lequel le conseil de sécurité de l’ONU a convoqué le président de la CENI, Corneille Naanga, a étonné plus d’un. Surtout, lorsque l’on sait qu’à côté au Cameroun, les appels à la communauté internationale du Dr Maurice Kamto, principal opposant de Paul Biya, sont restés lettre morte.

Les grands médias démagogues instrumentalisent la masse. En prenant des images d’un blessé par-là, un mort par-ci et des témoignages de contrariés, ils préparent la table pour servir la haine, prémisse d’une guerre civile et/ou une intervention extérieure. Ils essayent dur comme fer de convaincre les Congolais qu’ils sont assez vulnérables pour s’envenimer pour deux hommes qu’ils ne connaissaient même pas il y a deux ans à peine. Oui, car Félix Tshisekedi a évolué dans l’ombre de son père jusqu’à la disparition de ce dernier en février 2017, et Martin Fayulu était un soldat inconnu au bataillon pour la plupart des Congolais hors Kinshasa avant cette élection.

Ce n’est donc pas pour les beaux yeux de Fayulu que l’oligarchie tape du poing sur la table.

Les Congolais auront besoin de toute leur intelligence, sang-froid et sens républicain pour déjouer cette énième menace de division qui pèse contre la république. Le Congo n’a de chance de survie pour les prochaines générations que s’il demeure un et indivisible.

Dans cette ambiance de lutte, il faut savoir danser. Il faut esquisser les bons pas pour suivre le tempo de…la danse du Congo.



Mayamba Luboya        


[1] Voir et télécharger le nouveau code minier ici : https://www.mines-rdc.cd/fr/wp-content/uploads/Code%20minier/J.O._n%C2%B0_spe%C3%ACcial_du_28_mars_2018_CODE_MINIER%20DE%20LA%20RDC.PDF                                                                        
        

dimanche 30 décembre 2018

« Vous tous là-bas, regardez le Congo…»




« Vous tous là-bas, regardez le Congo…», c’est par ces mots que débutait le réquisitoire d’un jeune activiste-artiste congolais, armé de courage, dans la rue face à des policiers de son pays. 

Le jeune militant s’était alors lancé dans un plaidoyer plein de bon sens avant d’être arrêté par les forces de l’ordre. La vidéo a fait le tour des réseaux sociaux et a ému plus d’un.

En effet, il ne faut pas cesser d’attirer l’attention sur le Congo. Pendant des siècles, le monde a regardé le Congo pour les mauvaises raisons : accaparer ses ressources. Si le citoyen occidental moyen ne peut situer le Congo sur une carte, ses dirigeants connaissent le pays-continent par cœur. 

C’est que le Congo est intimement lié aux grands événements qui ont bouleversé notre planète. Que ce soit pour des projets créatifs comme le développement de la musique aux États-Unis ou l'inspiration derrière le célèbre Mickey Mouse de Walt Disney, que ce soit pour des projets technologiques comme la venue du téléphone intelligent, ou pour des plans plus sinistres comme le projet Manhattan qui aboutira à la création de la bombe atomique lancée sur Hiroshima, on retrouve la trace du Congo partout. 

Longtemps, on a regardé le Congo sans y voir les Congolais. Les yeux axés sur les profits, on y a vu que le Congo des ressources. Dans cette logique, les multinationales ont eu plus de poids que les institutions, les actionnaires plus que les élus et les proches du pouvoir plus que les citoyens ordinaires.

Aujourd’hui, 30 décembre 2018, jour de la troisième élection de l’histoire du pays, il serait sage de renouveler la manière de regarder le Congo, il faudrait finir par voir qu'il y a des gens qui y vivent. Des gens comme tout le monde, qui aspirent, eux aussi, à être maîtres de leurs destins. Leur sang ne peut plus être le carburant d’un moteur économique. Leurs parcelles ne peuvent plus servir de terrains d’affrontements pour tous les chercheurs d’or.

Toute patience ayant ses limites, c’est un modèle d’affaires qui ne tient plus à la veille d’entamer l’an 2019.

Et non, il ne s'agit pas d'une guerre ethnique. Non plus, d'un petit dictateur qui veut à tout prix rester au pouvoir pour s'enrichir.  Les raisons sont plus obscures, les forces sont plus redoutables. Il s'agit ici de l'obstination dans la non-reconnaissance aux Congolais, des principes fondamentaux qui constituent un être humain : le droit de se gouverner, le droit de disposer de son coin de terre, le droit à l'autodétermination. 

Après une parodie d’élection sous une organisation des plus chaotique, le Congolais se rend compte que la voie démocratique est une avenue bloquée sur son sol. Il faut donc faire demi-tour et s’en remettre à la constitution, elle est la boussole qui permet de retrouver son chemin, car elle prévoit toutes les dispositions pour protéger son vote.

Les mentalités changent et la situation évolue au pays de Lumumba. Étant donné que nous sommes presque tous, dans une certaine mesure, reliés à ce pays, je vous conseille à vous tous là-bas, de regarder le Congo.


Mayamba Luboya

samedi 10 novembre 2018

Mon Afrique va craquer



En Afrique, la démocratie on y croit...jusqu’aux élections. 

Paradoxal, mais bien réel, le jour de la proclamation des résultats est un véritable lendemain de veille, une douche froide pour les derniers idéalistes. 


Récemment, le triomphe de Paul Biya au Cameroun, avec un « score africain » de 71% des voix, vient rappeler aux plus naïfs d’entre nous que les élections dans bons nombres de pays africains ne sont qu’un dîner de cons, ou si vous préférez une formule moins grossière, une marche santé pour de millions d’électeurs. 

Au pays de Roger Milla, le principal challenger du président sortant, le Dr Maurice Kamto, réclame timidement sa victoire par des vidéos diffusées sur le net, où l’avocat de formation plaide sa cause, documents à l’appui, prenant la communauté internationale pour jury. 

Son dircab durant la campagne présidentielle, le très bouillant Paul Éric Kingue, n’a cessé de crier sur tous les toits que 32 procès-verbaux, représentants 1 300 000 votes, n’ont jamais été signés, sont donc illégaux. 

Que de guerres lasses, que de prêches dans le désert. Comment gagner un procès lorsque le jury est corrompu, et que l’accusé et le juge sont blanc bonnet, bonnet...

Nous nous retrouvons ainsi devant cette question que se posait Lénine : que faire ? 

Une interrogation désormais panafricaine, tellement elle trotte dans l’esprit de plusieurs devants une injustice semblable. 

Non loin du Cameroun, en R.D. Congo cette fois, le président sortant Joseph Kabila, lui aussi, rit dans sa barbe grisette. C’est qu’il prépare le coup du siècle : il ne briguera pas un troisième mandat, mais compte bien installer son propre YesMan au Palais de la Nation. En effet, au soir du 23 décembre, jour de la 3e élection de l’histoire du pays, le pouvoir congolais tentera de faire avaler à ses concitoyens qu’ils ont votés massivement pour son dauphin, Emmanuel Shadary. Un monsieur qu’ils ne connaissaient pas il y a à peine trois mois, un technicien au charisme d’une feuille morte. 

Les opposants politiques les plus sincères savent au plus profond de leur conscience qu’en cas de hold-up électoral, leurs recours sont limités. Très souvent, si la communauté internationale s’en mêle, c’est qu’on ne pourra payer la facture sans y laisser une partie de son âme.  

Les politiques sont donc devant un cul-de-sac. Mais, dans cette route du désespoir, la rue reste le joker de ce jeu dangereux, la rue peut faire halte aux grands de ce monde, la rue peut bloquer le chemin aux ivres du pouvoir. 

Parce que nul n’est au-dessus de la loi, la rue peut se faire justice.  

Dans cet écosystème cynique, comme la nature, la rue reprendra ses droits.  

À l’instar des cités en France, je sens que mon Afrique va craquer.



Mayamba Luboya 

mercredi 26 septembre 2018

Harlem : Grandeur et Décadence


Des résidents de Harlem en 1943
Pendant longtemps, Harlem a été le centre spirituel du monde afro-américain. Ce Harlem, telle une terre promise, où les Noirs allaient au cinéma à l’époque où ceux du sud des États-Unis vivaient sur le qui-vive. Là où les afro-descendants respiraient ce vent de liberté qui leur permit d’exprimer toute leur créativité.


Le Harlem où Marcus Garvey, campé sur un coin de rue, y électrisait les passants avec ses discours-fleuve. Le Harlem de Malcolm X, là où le jeune prédicateur y arpentait les allées pour convertir ses compatriotes en membres de la Nation Of Islam.

C’est toujours dans ce Harlem que le président Thomas Sankara tenu mordicus à s’y rendre pendant son séjour New-Yorkais afin d’y rencontrer la communauté. Le Burkinabé le plus célèbre prononça ensuite cette formule restée dans les esprits, « notre Maison-Blanche se trouve dans notre Harlem Noir ». À une époque très discriminatoire, Harlem faisait donc office de « Washington parallèle » pour les laissés pour compte sous le drapeau le plus puissant du monde contemporain. 

Hasardeusement, la sélection naturelle a voulu que Harlem présente un taux élevé de fibre entrepreneuriale. En effet, de Puff Daddy à Dame Dash, et j’en passe, le quartier a été le berceau de plusieurs têtes de l’élite entrepreneuriale afro-américaine. Comme si l’art des affaires s’absorbait dans l’air à Harlem. Partis de rien, ces hommes et femmes ont bâti des entreprises qui ont façonné le paysage économique américain et fait la fierté de leur groupe.

Mais, les entrepreneurs qui ont réussi légalement ne représentent qu'un côté de la médaille. La grande majorité de ces jeunes dotés d’un énorme potentiel d’entreprendre, qui auraient pu devenir les nouveaux industriels du pays, ont été ramassés par la séduction maléfique de la rue, trop tentante dans ce piège à con que sont les ghettos américains.

Ainsi, ceux qui auraient pu devenir PDG d’une entreprise « top500 » du magazine Fortune, ont terminés drogués, emprisonnés, et souvent, morts.

C’est les cas de Guy Fisher et Richard Porter. Le premier est emprisonné depuis 1984 pour trafic de drogue. Dr Fisher a complété un doctorat en sociologie en prison. D'ailleurs, une pétition pour sa remise en liberté circule actuellement sur internet. Le second a eu moins de chance, « Rich », comme le surnommait ses proches, a été assassiné par un de ses acolytes.

La dernière fois que j’ai été à Harlem, c’était en septembre 2017. J’ai été frappé par la souffrance sur les visages des gens et les nombreuses personnes aux prises avec un trouble mental évident. Harlem la Belle a perdu de son charme. 

Espérant qu’elle ne perdra pas son âme..



Mayamba Luboya 


jeudi 13 septembre 2018

« Kibongai », le mal congolais


Les leaders de l'opposition Congolaise en reunion à Bruxelles

Kibongai est un terme Kinois, un argot inventé, comme beaucoup, par le milieu populaire de la ville de Kinshasa, capitale de la RDC. 

Ce mot est une autre création de l’imagination débordante et du sens de l’humour légendaire des jeunes citadins congolais. Le mot se prononce Ki-bo-ngaï



En lingala, langue vernaculaire en RD Congo, Ki est un préfixe, ainsi, précédant un mot, il vient en formuler un autre qui à son tour devient un dérivé du radical. Ce second mot débutant par ki indique la « personnalité » du premier. Exemple, « Mwasi » signifie femme, kimwasi désigne donc la féminité. « Mobali » se traduit homme, kimobali veut alors dire masculinité, et ainsi de suite.

Bo, est un autre préfixe. Il désigne lui aussi le caractère du mot qu’il précède, exemple, solo signifie « vrai », bosolo veut dire « ce qui est vrai », la « vérité ».  

Ngai signifie, moi.

L’expression kibongai compte donc un double préfixe. On peut interpréter Bongai par « ce qui est moi », et ensuite, kibongai, par le « caractère de ce qui est moi ».

Traduire, c’est trahir dit-on, cette interprétation de kibongai est le rapprochement le plus près que l'on peut concevoir dans la langue de Molière.  


Toutefois, ce que kibongai veut véritablement dire dans l’esprit Kinois c’est : rien que moi. Le kibongai est à mi-chemin entre un fort besoin de reconnaissance et le ressentiment d’une jalousie. Ce n’est pas seulement le besoin d’être au-devant de la scène, c’est vouloir être seul sur scène, carrément être le spectacle. C’est une mentalité de compétition malsaine et destructrice. Elle est sournoise puisque omniprésente dans les communautés congolaises. 


Des musiciens aux politiciens, en passant par les pasteurs, le kibongai n’exclut aucun groupe, il ne discrimine aucune classe sociale. 


Le kibongai est un long héritage de la vieille stratégie coloniale de diviser pour mieux régner et de la culture de l’homme fort qui prévaut en Afrique. Dans cette tradition, il n’y a de place que pour les premiers, les autres étant souvent effacés de la mémoire collective. Qui se rappelle encore de Mpolo et Okito ? Eux qui ont pourtant subi le même sort atroce que Lumumba. Qui peut nommer, sans googler, le numéro 2 des grands partis politiques en RDC ? 


Ennemi redoutable, souvent négligé, le kibongai est la bête noire de la classe politique congolaise. C’est d’abord lui, bien avant les facteurs externes, qui bloque la gâchette de l’Afrique si chère à Frantz Fanon. 


Les concepteurs de ce jargon ne sont donc pas allés chercher bien loin pour en trouver l’inspiration. Le premier citoyen du pays pendant 32 ans en était un parfait exemple, « après moi, le déluge », scandait le président Mobutu, qui ne croyait pas si bien dire. Mais, le Maréchal n’est pas le père de cette pensée. Bien avant lui, le M.N.C, premier parti politique national du Congo, espoir de tout un peuple, se disloquait peu de temps après sa conception, victime d’une guéguerre de leadership. Là encore, le kibongai avait frappé. 


Tous les membres étaient pourtant convaincus de la nécessité de sortir de la colonisation, tous, ou presque, aimaient le Congo profondément, mais les choses se compliquèrent lorsqu’il fallut s’entendre sur la direction de l’organe. Il s’agissait de la première fois, et non la dernière, que le patriotisme congolais perdait sa bataille contre l’égoïsme traditionnel.  


Encore aujourd'hui, s’il y a près de 700 partis politiques au Congo, ce n’est vraiment pas parce qu’il y a 700 idéologies distinctes. La vérité, c’est qu’il y a 700 égos à nourrir. 


La nouvelle classe de dirigeants se retrouve devant un défi majeur, qui a eu gain de cause sur leurs aînés. 


« Le Congo est grand, il demande de nous de la grandeur », dixit Patrice Lumumba.


Mayamba Luboya 

mardi 4 septembre 2018

Tradition congolaise et Rastafarisme, la connexion spirituelle...

La spiritualité est une expérience intime, un marathon plutôt qu’un sprint, un des rares chemins où la route est autant importante que la destination. 

La spiritualité est propre à un peuple, avec son repère de pensée et ses représentations divines.

De ces éléments, et avec un consensus au sein de sa communauté, l’être spirituel rassemble les bases de ce qui constitue sa religion. 

S’il y a tant de religions, c’est parce qu’il y a tant de peuples. Les Luba du Congo appellent Maweja Nangila l’être suprême que les Maures de Mauritanie appellent Allah.

Dans la tradition de certaines collectivités du bassin du Congo, « Nganga », un mot en lingala, signifiait connaisseur, voyant, guérisseur. J’écris « signifiait », car le nom a hérité d’un équivalent de plus depuis le contact avec les colonisateurs.  En effet, aujourd’hui, Nganga signifie aussi « sorcier ». Même que ce dernier synonyme a pris le dessus sur tous les autres.

Pourtant, d’un regard étymologique, le terme Nganga n’a aucune racine de sorcellerie. En fait, Nga signifie Moi, Nganga veut donc littéralement dire « MoiMoi ». Une représentation pour désigner le moi intérieur, le moi supérieur, le moi spirituel. Le Nganga était donc celui censé avoir une connaissance profonde de son âme, d’où son rôle de guérisseur parmi les siens. 

D’ailleurs, la traduction lingala de médecin est « Monganga », dont Nganga en est la radicale et qui signifie fidèlement : celui qui est « MoiMoi », que l’on peut interpréter par celui qui est guérisseur.

Le Nganga d’antan pratiquait le Nkisi, un exercice mystique afin d’opérer ses visiteurs. De nos jours, Nkisi est associé au mot fétiche. Parce que le lingala compte plusieurs mots polysémiques, curieusement, Nkisi veut aussi dire médicament.  Ce qui nous renvoie encore une fois à la posture du Docteur. 

Ce qui est encore plus étonnant est de retrouver la notion de Nganga en plein cœur du Rastafarisme. Le Rastafarisme, une religion issue de la Jamaïque, prophétisée par Marcus Garvey au début du 20e siècle et galvanisée par Bob Marley près de 50 ans plus tard.


Les croyants de Ras Tafari suivent trois concepts fondamentaux, et une de ces trois doctrines est l’« I and I » (Moi et Moi). Force est de constater qu’ « I and I » n’est que la version anglophone de Nganga. Les « Rastas » définissent l’ « I and I » comme étant « Jah (Dieu) est en chacun ».

Le Rastafarisme n’a pas fait de copier-coller sur la tradition congolaise, il a découvert ce principe grâce à sa propre inspiration spirituelle. 

Il est frappant de voir qu’à des siècles d’intervalles, dans des environnements bien différents, deux communautés arrivent exactement à la même conception de l’esprit.

Il y a là, sans l’ombre d’un doute, entre la tradition congolaise et le Rastafarisme, une connexion spirituelle. 



 



Mayamba Luboya

mercredi 9 mai 2018

R.D.CONGO : L’identité du cœur


La constitution de la République Démocratique du Congo est tranchée sur la question identitaire, elle stipule ceci : « En ce qui concerne la nationalité, le constituant maintient le principe de l’unicité et de l’exclusivité de la nationalité congolaise. » C’est-à-dire que toute naturalisation sous d’autres cieux fait d’un citoyen congolais, de facto, un non-Congolais.

Lorsque l’on compte les millions d’individus qui ont eu à quitter ce pays larme à l’œil, afin de fuir la guerre, le chômage, la misère et j’en passe, pour embrasser la citoyenneté de leur pays d’adoption, en comprend vite que par ce bout de texte législatif, la République a déshéritée bon nombre de ses enfants.

Une situation injuste pour les exilés et leurs descendants nés dans la diaspora. En effet, comment pénaliser ceux qui ont été contraints de partir la mort dans l’âme ? Leur seul crime aura été d’avoir échappé aux flammes d’une maison en feu…

En mode « sauve qui peut », les professeurs, les médecins, les avocats et autres professionnels ont été les premiers à prendre la poudre d’escampette. À la recherche d’horizons plus prometteurs, ils ont prouvé leur savoir-faire ailleurs, se sont accommodé dans leur nouveau confort, et il est devenu alors très difficile de rentrer au bercail…

Un curieux hasard, car une élite en exil, hors d’état de nuire, a toujours fait l’affaire des dominants impérialistes et de leurs sous-fifres locaux transformés en dictateurs.

En effet, cela ne date pas d’hier, déjà à l’époque de la colonisation belge, les exploitants se plaisaient à répéter « pas d’élite, pas de problèmes ». C’est ainsi que dans les années préindépendance, les 500 prêtes formés au grand séminaire — l’équivalent d’une formation universitaire — n’avaient pas le droit de s’impliquer dans le débat politico-social de ce Congo indépendant en phase de voir le jour et avec un besoin pourtant si criant d’intellectuels congolais.

C’est encore par cette logique grossière d’isoler les cerveaux que l’administration coloniale poussa l’audace à son paroxysme en expulsant du Congo le jeune Thomas Kanza, premier universitaire-laïc congolais, à son retour sur la terre de ses ancêtres, après des études en Belgique.

Les Congolais, comme bien d’autres, ont goûté à la schizophrénie des super puissances : le syndrome du pompier pyromane. Dans un premier temps, ils allument l’incendie dans votre domicile, et subséquemment, comme par magie, ils vous ouvrent grand les bras la porte de leur demeure. Comment expliquer que les États-Unis, ceux-là mêmes qui ont comploté pour assassiner Patrice Lumumba avec des plans des plus sordides, les mêmes qui ont soutenu sans vergogne la dictature de Mobutu, ont au même moment, reçu les intellectuels victimes de ce même despotisme en les donnant grands accès aux titres d’enseigner dans leurs universités : les cas de Marcel Lihau et Yves Mudimbe en témoignent.

Les intellectuels restés au pays deviennent « de services », et les plus illustres disparaissent dans des conditions des plus ambigües : les cas de Samba Kaputo et Katumba Mwanke sont notoires.

Bien entendu, cet article sur la nationalité congolaise devra être ajusté quand cette constitution sera revisitée par les prochains gouvernants.

En attendant, aux Congolais dépossédés, il restera toujours leur patriotisme. Car on peut sortir le patriote de la patrie, mais jamais la patrie du patriote.

Le patriotisme est une maladie incurable, il est un concept beaucoup trop chargé d’émotions pour qu’il puisse se faire et se défaire simplement par des formules administratives.

On ne peut pas effacer des siècles d’histoires de famille sur une terre parce qu’une génération a dû la quitter. « *Eza likambo ya mabele » vous diront les principaux concernés.

Car peu importe les manœuvres de changement constitutionnelles, peu importe où on va, savoir d’où on vient c’est connaitre l’identité de son cœur.



Mayamba Luboya

*C’est une affaire de terre. Traduction libre du lingala.

La danse du Congo